CE QUE PORTE LA PEINTURE
(20 novembre - 20 décembre 2003)
Galerie Pitch, Paris, France.
Aristide BIANCHI (Belgique, 1977)
Gabriele CHIARI (Autriche, 1978)
Mick FINCH (Angleterre, 1957)
Ron JOHNSON (États-Unis, 1968)
Roxana STOLERU (Belgique, 1976)
21 novembre : rencontre-discussion
avec les artistes.
Que porte une peinture
ni figurative ni abstraite (au sens où l’abstraction a pu
devenir un genre qui, au même titre que le paysage, la nature
morte ou la peinture d’histoire, aurait son répertoire établi
de formes, de compositions, de factures, d’effets de signification),
lorsqu’elle est une entreprises critique de questionnement du médium,
des processus de déconstruction du geste, de montée
à la forme des œuvres et de leurs modes d’exposition ? Elle
porte d’abord son propre poids, celui de son histoire bien sûr,
mais aussi le poids du médium, du support, des procédures
et des gestes engagés, de ce qu’ils portent à leur
tour au regard du peintre au cours des opérations et des
séances, dont il prend acte ou qu’il détruit, dans
lequel il peut retrancher ou décider d’accompagner ce qui
se détermine en dehors de lui, dans l’objet qui demande sa
fin ou dans le possible devenir image de l’œuvre, puis, une fois
un terme assumé et exposé, ce qu’elle porte aux regards
des spectateurs.
De tout cela, les œuvres
d’Aristide Bianchi, Gabriele Chiari, Mick Finch, Ron Johnson et
Roxana Stoleru nous entretiennent. À des titres divers, elles
sont héritières de ce que Alain Cueff a proposé
d’appeler en 1999 la “peinture après l’abstraction” (Martin
Barré, Jean Degottex, Raymond Hains, Simon Hantaï, Jacques
Villeglé 1) et de ce que Bernard Lamarche-Vadel avait regroupé
plus tôt sous le nom d’ “abstraction analytique” (BMPT, Supports-Surfaces,
post-minimalisme, Ja na pa 2), mais aussi d’une négociation
compliquée, au cours des années 1980-90 (avec Bernard
Frize notamment), de ce que le Pop Art a pu amener comme considérations
sur la confrontation de l’épaisseur du médium pictural
avec la supposée transparence de l’image. Bref, elles héritent
d’une histoire qui a mis au devant de la scène picturale
ce qui la sous-tend, la porte et la structure en ses processus mêmes,
ainsi que ce que ces processus déterminent et ce que ces
peintres assument d’exposer comme seuils et plans de visibilité,
jusque dans les possibles passages et effrangements de la peinture
avec d’autres régimes (l’image, l’objet, le film...), auxquels
elles se confrontent ou se refusent, dans un contexte où
ces régimes-là dominent le marché de la forme,
du visible et du sensible.
Un contexte dans lequel
le retard des tableaux, comme suggérait de les appeler Marcel
Duchamp, a trop souvent été pris soit pour un défaut,
soit pour porteur d’une résistance éthique intrinsèque.
Or, comme on le devine dans les œuvres d’Aristide Bianchi, toute
surface picturale expose, parvenue à son terme, le paradoxe
d’une unité constituée (le plan de visibilité
qui se dégage de la somme des opérations) et, dans
le même temps, de sa multiplicité (gestes et supports
divisés). Ceci est tout aussi sensible dans les tableaux
de Mick Finch qui, à l’instar d’Aristide Bianchi, a été
marqué par les enjeux théoriques et picturaux à
l’œuvre chez Simon Hantaï, Michel Parmentier ou Christian Bonnefoi,
mais il les investit de résonances critiques par l’incorporation,
dans ses opérations, d’images issues de l’industrie culturelle,
afin d’instruire un questionnement pictural sur les modes de production
et de perception des images, sur les modèles du sublime et
les processus de sublimation (Sublimey, 2002-2003).
La présence d’Hantaï
est aussi déterminante dans le regard que l’on porte sur
les dessins de Gabriele Chiari, qui poursuit le moment où,
dans l’épanchement du médium ou le recouvrement partiel
du support par l’aquarelle, un possible devenir de l’image apparaît.
Du sublime ou du sublimer il est aussi question chez Chiari, au
sens d’un passage d’un état à un autre (du solide
à la vapeur ou au gazeux et inversement), au sens aussi où
l’aquarelle est par convention, voire cliché, associée
à l’idée de sublimation (du paysage par l’art, par
exemple). À l’inverse, les dernières œuvres de Roxana
Stoleru ne sont porteuses que de leur propre poids, du poids de
leurs gestes, du pigment et du liant, voire très récemment
du plomb, détachés de tout support duquel elles ne
sauraient s’exaucer. Et nous voici, après elle, confrontés
à d’étranges corps picturaux appelés à
trouver leur mode d’exposition - ce qui ne veut pas dire sublimation
mais simplement trouver leur port, en leurs possibles passages de
l’horizontalité à la verticalité.
Toutes ces œuvres se
tiennent, dans leur mode d’exposition et sous notre regard, de façon
très différente, parce qu’elles ne sont pas lestées
du même poids physique et optique, parce que certaines rechignent
à porter autre chose que leur propre poids (Bianchi, Stoleru)
- mais ce poids est aussi celui d’un objet qui s’est détaché,
à un moment, du corps et des gestes de l’artiste -, quand
d’autres explorent les passages possibles à l’image (Finch,
Chiari) - mais un état où l’éventuelle sublimation
est ramenée à ce qu’elle est, une rhétorique,
un effet retardé, critiqué par le poids, même
aqueux, de la peinture. Sur un autre mode encore, les tableaux de
Ron Johnson ne cessent d’explorer et d’exposer l’interstice et la
différence entre réalité matérielle
et surface-écran infra-mince, volume virtuel et actualisation
du plan, dans des compositions qui portent une dimension cinétique
et impliquent des déplacements constants des spectateurs
du fait du montage contrasté de modes de structuration spatiale
et temporelle du visible (de fixations en brefs déplacements
en séquences de rembobinages et de débobinages quasiment
filmiques).
Cette exposition se veut
donc une proposition d’y voir plus clair, dans la confrontation
des résonances et des différences de chacune de ces
œuvres et démarches, quant à ce que porte de singulier
chaque pratique picturale, dans son propre poids comme dans ses
effrangements possibles et réguliers, aujourd’hui, avec d’autres
régimes tel celui de l’image. Des effrangements qui ont déjà
touché bien d’autres champs (sculpture, volume, architecture,
photographie, film...) et que l’on retrouvera dans les deux autres
expositions (De brefs déplacements en janvier, puis Changements
de terrains en mars).
Tristan Trémeau
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